Écoute musicale n°79 Colette Magny
Écoute musicale n°79 Colette Magny

Écoute musicale n°79 Colette Magny

Colette Magny (1926-1997)

On pourrait s’étonner de trouver dans ce blog un article consacré à cette artiste, qui figure davantage dans le registre de la chanson engagée que de la musique classique. Elle n’en est pas moins musicienne et chanteuse, faisant évoluer son style musical au fil du temps pour servir au plus près la force des textes qu’elle écrit ou choisit de défendre de sa voix chaude et profonde.

En-dehors de ses cris de colère et son fond libertaire (que je partage), je trouve très intéressant son éclectisme musical, qui n’exclut pas des citations de Bach et de Chopin, ni les apports de musiciens africains ou des collages à la manière des surréalistes. Dans une de ses interviews, elle dit même que chanter juste n’a pas d’importance, que ce qui importe, c’est l’expression !
… et avoir quelque chose à dire !

Le centenaire de sa naissance est une bonne occasion de lui rendre hommage…


Colette Magny est une chanteuse, autrice-compositrice-interprète française, figure singulière de la chanson engagée du XXᵉ siècle. Née à Paris, elle commence tardivement, à 36 ans, une carrière musicale après avoir travaillé 17 ans comme traductrice à l’OCDE, puis s’impose au début des années 1960 par une voix grave et puissante, nourrie de blues et de jazz afro-américains.

Refusant toute concession commerciale après le succès de Melocoton, elle développe une œuvre radicale mêlant chanson politique, poésie, parole scandée (avant le rap) et musique expérimentale. Engagée contre la guerre, les injustices sociales et toutes les formes d’oppression, elle collabore avec des musiciens de free jazz et met en musique des textes littéraires majeurs.

Par son allure, son style, ses textes rebelles et ses engagements, Colette Magny est un personnage singulier de la chanson contemporaine.

Plutôt que dénoncer des injustices, elle préfère dire qu’elle les expose, certes avec une voix agressive… Elle ne renoncera jamais à ses convictions.
Longtemps marginalisée et même censurée, Colette Magny est aujourd’hui reconnue comme une artiste libre, audacieuse et essentielle de la chanson française.


Le blues

Elle trouve la notoriété, dans les années 1960, grâce à un passage dans Le Petit Conservatoire de Mireille, et surtout grâce à sa chanson à succès Melocoton (1963).

Qualifiée de Bessie Smith blanche ou Ella Fitzgerald française, ce qu’elle contestait, Colette Magny chantait le blues de tout son être en vous prenant les tripes. Elle aurait pu faire une carrière en conservant ce style, mais elle ne supportait pas les dictats des maisons de disques et leur a tourné le dos pour rester totalement libre.

  • Melocoton – Version 1963 – Le seul « tube », blues charnel, ambigu, déjà subversif.
  • My Heart Belongs to Daddy de Cole Porter – Accompagnée par un « piano bastringue »
  • St. James Infirmary
  • Strange Fruit de Lewis Allan – Blues accompagné par un piano aux harmonies très classiques (faisant suite dans l’album à l’ouverture par « L’Étude révolutionnaire » Op.10 n°2 de F. Chopin).
    Anne-Marie Fijal, Piano
  • The House of the Rising Sun
  • Melocoton – Version de 1991

Les 6 titres enchaînés


La chanson engagée

Révoltée par les injustices et opposée aux guerres coloniales, Colette Magny a réagi en chansons à toutes sortes de conflits : Cuba, Algérie, Vietnam, Mai 68 en France, Chili, mouvements ouvriers en France…

  • Le mal de vivre
  • Les militants
  • Vietnam 67
  • L’exil

Les 4 titres enchaînés


Le Chili

  • Gracias a la Vida – Violeta Parra & Victor Jara
  • Herminda de la Victoria – Victor Jara
  • El Aparecido – Victor Jara
  • Les 3 chansons enchaînées

L’expérimentation et la rupture

Déclamation, cri, chant libre, musique tendue, free jazz, rap… Colette Magny a sans cesse exploré les nouveaux langages musicaux et les musiques d’ailleurs, d’Afrique notamment.
Ci-dessous quelques titres exprimant cette rage et cette révolte…

  • Prends-moi, me prends pas
  • Conascor
  • Feu et rythme
  • À l’écoute
  • La panade

Les grands poètes

Mis en musique par elle-même ou interprète de compositeurs classiques : rencontre entre littérature et engagement.

  • Victor Hugo / Colette Magny : Les Tuileries
  • Charles Baudelaire / Henri Duparc : La vie antérieure
  • Arthur Rimbaud / Colette Magny : Chanson de la plus haute tour
  • Paul Verlaine / Gabriel Fauré Op. 83 n°1 : Prison

Les 4 poèmes enchaînés


Le coin des pédagogues

Colette Magny a choisi de clore son 14ème album avec 4 berceuses dont 3 très subtilement harmonisées par Anne-Marie Fijal, qui montre une fois de plus l’intérêt de ces chansons pour l’éducation musicale et poétique des enfants… et des parents !

  • Toutouic
  • Le p’tit Quinquin
  • Le grand Lustucru
  • La petite poule grise

Les 4 chansons enchaînées


En guise de conclusion

Final du disque « Transit » sur la Sonate pour Violon n°2 BWV 1003 de J.-S. Bach : III. Andante · Victor Pikaizen

« Qu’est-ce qui faut pas faire pour essayer de se faire comprendre…
Mais il fallait que je vous dise tout ça, alors maintenant, laissez-moi travailler. »

Il était difficile de présenter cette musicienne si iconoclaste et inclassable.
J’ai pris le parti de regrouper ses chansons par thème, pour en faciliter la présentation, bien que ce soit à l’opposé de ses choix d’édition de tous ses disques. Je l’ai fait notamment pour la version espagnole de ce blog, pour que les non-francophones puissent sentir son univers sans me contraindre à tout traduire.
J’espère avoir suscité suffisamment d’intérêt pour que vous ayez envie d’écouter ses albums, tous accessibles sur YouTube…


* Pour en savoir plus…

Biographie par Michel Porcheron de l’AFP

Dépêche AFP du 24/09/1988 à l’occasion d’un concert au Déjazet (théâtre parisien).

 » Melocoton « : ce blues lui colle à la peau depuis 26 ans. Comme si Colette Magny n’avait rien fait depuis ce 14 juillet 1962, autour de minuit, où, à la Contrescarpe, elle auditionne, en interprétant ce même jour  » Viva Cuba  » alors qu’au café d’en face les barbouzes de l’OAS cherchent le moindre prétexte de provocation. Blues en pleine période yé-yé, engagement politique, Colette Magny sera étiquetée chanteuse militante, gauchiste, insupportable. Dénigrée, vouée à la détestation, absente ou presque de toutes les antennes où elle reste brimée (sauf au Pop-Club de José Artur), réputée emmerdeuse, l’ancienne dactylo bilingue de l’OCDE a sorti contre vents et marées 12 albums (notamment  » Visages-Villages « ,  » Je veux chanter « ,  » Répression « , Bluesy, bluesy  » ou  » Chansons pour Titine  » ) depuis son célèbre passage à l’Olympia en avril 1963, orchestre new-Orleans, trac panique, trois chansons américaines et bien sûr  » Melocoton « , en première partie de Sylvie Vartan et Johnny Hallyday. Curieuse rencontre chez Bruno Coquatrix. C est aussi l’année de sa rupture avec le show-business.  » Chant du Monde  » l’accueille.

  Pourtant, elle prétend  » ne pas avoir de message « . Quant au blues, elle est agacée quand on la catalogue  » Ella Fitzgerald blanche  » ou  » Bessie Smith française « . Elle dit ne pas avoir les origines du blues.  » Je n’ai pas la raucité des voix noires « .
   Toujours est-il que Colette Magny n’a pas attendu la récupération médiatique systématique des grandes causes humanitaires, contre l’apartheid ou pour l’Ethiopie, pour lutter -avec la force de sa voix de mezzo-contralto et ses textes remplis de colères et de cris- contre toutes les formes de répression, contre l’injustice du sort et pour la dignité de l’homme.

  Toujours aux avant-postes de la chanson, elle a chanté le Vietnam, les combats des mineurs du Nord, Mai-68, le refus des essais nucléaires dans le Pacifique, les Black Panthers (avant une traversée du désert de 1978 a 1981) mais aussi, comme elle le fera au Déjazet pour son retour sur une scène parisienne, des textes d’Antonin Artaud, des poèmes chantés d’Aragon, de Louise Labbé, une étude  » révolutionnaire  » de Chopin, une pièce pour piano en hommage à Marilyn Monroe et Billie Holliday.

   Elle a beau dire, sa voix est celle du blues.  » A force de m’entendre dire que j’avais une belle voix, un jour j’ai tout lâché et j’ai commencé à chanter.  » Toujours à la recherche de sa propre musique, elle a puisé ses racines dans le blues, évoluant du free jazz à la musique contemporaine, tout en gardant pleinement sa personnalité. Elle a travaillé en particulier avec le Free Jazz Workshop de Lyon, Texier, Barthélemy, Vander, Caratini, Lubat et le très regretté Beb Guérin.

  Plus familière des foyers de jeunes travailleurs que des grandes salles, Magny chantera au Déjazet, associée au piano à Anne-Marie Fijal qui a composé des musiques pour Patrice Chéreau, Jean-Louis Barrault et Carolyn Carlson.
   Emmerdeuse la Colette?  » Finalement, on me trouve plutôt charmante. C’est ce que m’a dit Ferré  » dis donc, t’es plutôt sympa comme nana, je croyais que t’étais une panthère aux poches bourrées de pétitions « . C’est ce qu’elle disait à Télérama en 1983.

   Depuis un certain mois de 81, elle a estimé qu’un gouvernement de gauche lui permettait pour un temps de mettre en jachère ses  » urgences politiques « . Assagie pour autant?  » la colère est là tout le temps, sinon je commencerais à mourir « . La vie de Colette Magny n’est pas en danger.

Michel Porcheron


Rap’toi de là que je m’y mette

Voici une critique assez sévère mais néanmoins intéressante du 15ème et dernier disque de Colette Magny, par DukeOfPrunes du site gutsofdarkness.

Avec son titre digne d’une compilation post-mortem, le quinzième album de Colette Magny a tout de l’ultime révérence en bout de parcours. Projet autofinancé par son association de loi 1901, Inédits 91 est un des derniers efforts d’une femme toujours en colère et révoltée contre les injustices malgré la maladie. Un emprunt contracté pour payer le prix de la liberté, s’autoriser « un plaisir, un besoin » et changer la routine de la machine à écrire. Retirée dans son village de campagne, la chanteuse à la santé déclinante y continue de lutter, afin de prouver à elle-même que sa voix n’est pas encore éteinte, que sa gorge est encore capable de se déployer. À cor et à cri. Pour l’y aider, Michel Précastelli – qui assurait déjà la direction musicale pour Kevork en 1989 – se remet au piano et vient gérer la petite troupe de jazzmen qui ont fait le déplacement jusqu’au studio. Difficile de faire renaître la flamme rouge à l’ère mitterrandienne, en particulier quand le corps et l’esprit n’ont plus la flamme d’antan… Le premier titre, chanson-fleuve d’un gros quart d’heure, est peut-être le plus déconcertant de toute la discographie de Magny (ce qui n’est, ici, pas forcément une bonne chose) : « Rap’toi d’là que je m’y mette » est un genre de slam jazz-rap brûlant sur des rythmes synthétiques à petit budget, agrémenté d’un zeste de free jazz, sur lequel viennent se coller des p’tits bouts de chanson à texte (presque réaliste) à l’accordéon, comme un dialogue en différé avec Francesca Solleville. La mémé punk y crache la conscience de son état de décrépitude mais multiplie aussi les dénonciations visionnaires, notamment contre les médias et l’attitude du zappeur lambda, son cogito n’allant pas plus loin que la lunette du poste de télévision. En revanche, et pour la première fois, elle paraît très tôt adopter une posture méfiante, presque réac’ vis-à-vis du hip hop (« On n’a même plus besoin de chanter, la musique est en danger ») ; et il faut admettre que musicalement, si l’arrangement cherche sans doute à rassembler trois générations bien distinctes, les dix premières minutes ont un aspect étrangement mollasson et décousu. Heureusement advient, en fin de piste, un quatuor à cordes à la tessiture jazz-crossover typique de la MFA des années 90 ; jazz qu’on retrouvera disséminé dans les petits formats à suivre, où l’on trouve un peu de tout. Une majorité de reprises (Elvis Presley, Woody Guthrie et le « Saint-James Infirmary » qui a fait connaître le timbre bluesy extraordinaire de l’interprète) à l’effet aussi rassurant que celui de poèmes mis en musique : on chante Rimbaud, Hugo, Aragon et Rilke pour habiller une reprise (assez maigre) du fameux « Melocoton ». En tout état de cause, les inédits sont bien là ; face à l’image qu’elle renvoie, revers de la jeunesse du pastel en couverture, Colette Magny parle de l’amour et de la vie comme forces irrésistibles, même si parfois, et quel que soit l’âge, on trouve toujours des circonstances atténuantes au bonheur. Le discours politisé est, lui, tourné vers un milieu rural d’où l’on apprend, de loin, les mauvaises nouvelles du monde. La voix n’est plus si portante, on la sent un brin fatiguée (« La terre acquise ») bien qu’elle ressurgisse par instants ; de fait, on n’aurait pas tort de voir dans « La parole doit sortir du cœur » et son ragtime enjoué, un condensé des forces et faiblesses du disque tout entier. Le choix de finir en tonalité mineure sur « La vie antérieure » de Charles Baudelaire est parfaitement réfléchi : Magny se laisse aller au spleen, à la mélancolie, tire un trait. « Je ne sers à rien », dira-t-elle à la télévision une fois le disque réalisé. Sa gueule se referme gravement, lassée de s’élancer vainement contre les moulins. Un Drame Musical Instantané avait vu juste : il y avait une urgence dans leur meeting de 1991. Urgence avant le grand gâchis d’une voix tuée à petit feu.

DukeOfPrunes


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