Les hiérarchies en question
Les hiérarchies en question

Les hiérarchies en question

Les hiérarchies en question

La question peut surprendre dans un blog dédié à la pédagogie et particulièrement la pédagogie de l’éducation musicale.
Cependant les articles présentés ici sont tous des invitations à se questionner sur des sujets peu ou pas abordés dans les cours de pédagogie. La notion de hiérarchie est évidemment très vaste, et je ne prétends certainement pas faire le tour de la question et encore moins donner des réponses.

Je traiterai de trois domaines pour lesquels il me semble intéressant de s’interroger : la nature de la musique, les relations élèves/professeur de musique, et l’organisation d’une école de musique.

Les hiérarchies dans la musique

Les trois éléments constitutifs de la musique sont identifiés sans grande contestation comme étant le Rythme, la Mélodie et l’Harmonie, que nous représenterons par leurs initiales : R – M – H.
Edgar Willems a décrit dans son dernier ouvrage « La valeur humaine de l’éducation musicale » des schémas relationnels divers et complémentaires dont je reprends ici quelques « Lois » :

  • R < M < H : le Rythme précède la Mélodie, il a la priorité ; elle-même contient le Rythme et précède l’Harmonie ; l’Harmonie contient la Mélodie et le Rythme. C’est ce qu’il appelle la Loi Génétique Matérielle.
  • H > M > R : l’Harmonie est supérieure à la Mélodie, puisqu’elle la contient, elle-même supérieure au Rythme puisqu’elle le contient. C’est ce qu’il appelle la Loi d’Intégration.
  • R < M > H : la Mélodie est le centre de la musique, elle a la primauté, car elle porte les sentiments, mis en valeur par le Rythme et l’Harmonie. C’est ce qu’il appelle la Loi Génétique Spirituelle.
  • R … M … H : le Rythme confine à la Mélodie car les variations d’intensité rendent perceptibles des harmoniques plus aigus quand le son est plus fort, et inversement ; la Mélodie prépare l’Harmonie quand elle est composée d’arpèges d’accords. Ainsi peut-on passer sans discontinuité du Rythme à la Mélodie et de la Mélodie à l’Harmonie.
    C’est ce qu’il appelle la Loi de Continuité.
  • R <-> M <-> H <-> R… : les 3 lettres devraient être présentées en cercle pour montrer l’interdépendance des trois éléments. En effet, le Rythme influence la Mélodie et aussi l’Harmonie, par l’infinité de variations possibles des appuis dans le temps. Il en est de même pour les deux autres éléments : tout élément est tributaire du tout et influence le tout. C’est ce qu’il appelle la Loi d’Interdépendance.
  • Ces multiples relations entre ces 3 éléments constitutifs de la musique se retrouvent dans tous les arts. Par exemple dans la danse : le corps, le mouvement et l’argument. Ou dans la poésie : le mot, le vers et le poème…
    C’est ce qu’il appelle la Loi d’Analogie.

Le simple énoncé des points de vue différents, coexistants et complémentaires des trois éléments constitutifs de la musique devrait suffire à mettre en doute la valeur supérieure de l’un d’entre eux par rapport aux deux autres.
Quand par-dessus le marché Edgar Willems met en évidence le parallèle qu’on peut faire avec le triple aspect de la nature humaine, Physique, Affective et Mentale, il devient évident que si une hiérarchie existe, elle est aussitôt compensée par son contraire !

Quel intérêt y a-t-il à secouer comme ça le cocotier ?!

C’est déterminant pour l’éducation musicale. Car il s’agit d’équilibrer tous ces aspects pour qu’à travers une pratique plus « harmonieuse » de la musique, on contribue à une « harmonisation » de l’être humain.

Ainsi l’intelligence n’est pas la qualité la plus importante de l’être humain s’il est dépourvu de cœur et de corps.
A l’opposé, la valorisation excessive des prouesses physiques et musculaires au détriment du cœur et de l’esprit ne favorisera pas une vie saine en société…
Et que dire de ces relations humaines quand elles sont soumises aux élans fluctuants du cœur, tantôt joyeux ou triste, ouvert ou fermé ?…

Il n’y a pas de hiérarchie absolue en musique, pas plus que dans la vie. Mais il y a des périodes ou des temps durant lesquelles une des composantes prédomine, puis s’estompe au profit d’une autre…
C’est le but de la pédagogie Willems® : tendre à l’harmonisation de l’être humain par l’éducation musicale pour lui permettre de vivre plus heureux pour lui-même et en société. Il y a pire comme objectif !
La difficulté est de le réaliser comme professeur, car tout est relatif…

Les hiérarchies dans l’enseignement

J’ai souvent cité Jean-Charles Marrouin (1955-2014), directeur de l’École Nouvelle d’Écully quand mes enfants y sont passés :
« L’école est le seul endroit où ceux qui savent interrogent ceux qui ne savent pas. »
Il parlait bien sûr du système d’enseignement traditionnel à l’opposé duquel se situait la pédagogie « Éducation Nouvelle » développée notamment par Roger Cousinet (1881-1973), dans la mouvance de Maria Montessori (1870-1952) et Célestin Freinet (1896-1966)…

La place de l’enseignant est clairement mise en cause dans cette phrase, et je suis sûr que chaque lecteur trouvera dans son enfance un souvenir de ce genre…
Ce que prône l’Éducation Nouvelle est très proche de ce que prônait Edgar Willems : l’expérimentation avant la théorie.
Dès lors, l’enseignant n’est pas seulement le détenteur du savoir, il doit être un passeur de savoir en créant le cadre permettant l’expérimentation progressive des éléments constitutifs de ce savoir.

Et le professeur doit être animé par ce qu’il vit : car c’est ce surcroit de vitalité qui attire l’adhésion, parfois plus que la matière elle-même. On est toujours enclin à suivre quelqu’un heureux de partager sa passion (évidemment, gare au gourou !).
Jacques Chapuis nous enjoignait d’être des « allumeurs » plutôt que des enseignants, et pour ça, il fallait être (un minimum) allumé soi-même ! Là encore, nous avons tous en mémoire dans notre enfance un professeur « allumé » que nous avons aimé et qui nous a fait aimer sa discipline.

Il disait également que « l’enfant est supérieur à l’adulte dans ses potentialités d’évolution« .
Nous sommes bien dans notre sujet des rapports hiérarchiques.
Faisant référence aux diverses lois concernant les relations entre les éléments musicaux, on comprend qu’il est profitable de multiplier les points de vue concernant les relations entre élève et professeur.

Le Professeur en sait plus que l’Élève au plan des connaissances et de l’expérience pratique : P > E…
L’Élève osera plus que le Professeur et expérimentera peut-être des voies sensées conduire à des impasses, qui pourront se révéler de bonnes trouvailles, ou simplement renforcer son expérience et étayer ses connaissances : E > P !
Et il arrivera souvent que l’Élève et le Professeur collaborent, travaillent ensemble. Alors P = E !!

Et il faut cultiver tous ces modes relationnels pour que l’Élève ET le Professeur s’épanouissent ensemble.
C’est la Loi d’Interdépendance de Willems.

Les hiérarchies dans l’école de musique

Je ne connais qu’une école de musique qui fonctionne depuis bientôt 40 ans avec un modèle coopératif : l’école Sirinx de Salamanca, en Espagne, avec aujourd’hui environ 400 élèves pour 20 professeurs. La direction est collégiale depuis le début et chaque département pédagogique a un coordinateur.
Ça suppose beaucoup de réunions, et des professeurs très engagés dans le projet global de l’école.

Je pense que l’école Musicant à Barcelone fonctionne un peu comme ça aussi, mais avec une directrice/fondatrice, Eulàlia Casso i Samsó, clairement responsable du projet. Je me suis approché de ce modèle pendant une dizaine d’années à Ryméa entre 1995 et 2005 environ. Je me sentais alors davantage coordinateur et responsable administratif que Directeur.

C’est devenu beaucoup plus compliqué, voire impossible, quand j’ai voulu imposer un travail plus collégial à « mes » professeurs. La collégialité ne se décrète pas, elle se construit de l’intérieur et suppose des professeurs partenaires et impliqués dans le projet global. Elle nécessite toujours beaucoup de réunions et d’échanges entre les uns et les autres.
Dans un sens, j’avais trop de volonté, donc trop de tête, et pas assez de cœur sans doute…
Je dis ceci sans amertume, et sans reproche pour les professeurs avec qui ça n’a pas marché.
Je veux seulement témoigner de mon expérience en espérant qu’elle soit utile à d’autres encore en activité…

Aujourd’hui je me positionne clairement contre les rapports hiérarchiques monolithiques de longue durée.
Les responsabilités doivent souvent être dans les mains d’une seule personne dans une institution, mais les décisions qu’elle prend doivent être concertées, et les rôles doivent tourner entre les différents acteurs.
Il est normal que tous n’aient pas les mêmes compétences et que ceux qui en ont davantage dans un domaine les mettent au profit du projet collectif, mais il n’est pas souhaitable qu’ils soient toujours leader. Si la concertation est permanente, ils peuvent apporter leur contribution sans nécessairement être hiérarchiquement supérieur.

Conclusion

Je suis souvent surpris par la force d’analyse des schémas de Willems, en particulier la Loi d’Analogie, qui m’ont longtemps fait croire que grâce à eux j’avais réponse à tout ! C’est souvent vrai, non pas qu’on détienne une Vérité en les utilisant, mais parce qu’ils sont source de questionnement. Et c’est en cherchant à démêler ces questionnements qu’on trouve des réponses … PROVISOIRES !…

Comme tous mes articles, vous pouvez contribuer à la réflexion en postant vos commentaires ci-dessous.
Ils sont ensuite traduits en espagnol et ajoutés à la page correspondante en espagnol. Merci d’avance !
Christophe Lazerges.

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